Fonder la retraite sur la durée de cotisation plutôt que sur l'âge légal
Substituer à la référence de l'âge légal de départ une logique fondée sur le nombre d'années cotisées, de sorte que ceux qui ont commencé tôt partent tôt, sans qu'un âge pivot unique soit fixé. L'entourage de Jordan Bardella présente cette approche comme rendant le système « beaucoup plus lisible, juste et financièrement soutenable ». C'est une inflexion par rapport au programme qu'il portait en 2024, qui combinait 60 ans pour les carrières longues et 62 ans pour les autres.
Chiffrage : Aucun chiffrage n'accompagne l'orientation, faute de paramètres publiés. Le point de comparaison est le coût de la ligne concurrente : l'Institut Montaigne (think-tank libéral) chiffrait en 2024 l'abrogation de la réforme de 2023 assortie d'un départ à 40 annuités pour ceux ayant commencé avant 20 ans à 34,7 Md€ par an, dans une fourchette de 31,5 à 44,7 Md€, dont 26,5 Md€ au titre du détricotage des réformes de 2003 à 2014.
Pourquoi cette proposition obtient 45 sur 100
La note additionne quatre critères notés sur 25. Elle ne dit pas si la mesure est souhaitable, mais si elle est précise, financée, étayée par le débat économique et déjà éprouvée ailleurs. La grille est publiée pour être contestée : voir la méthode.
Précision : 8 sur 25
La mise en œuvre est-elle décrite ? Loi, décret, calendrier, administration chargée de l'appliquer, ou seulement une intention ?
C'est la sous-note la plus basse, et la raison est explicite : aucune durée cible, aucun âge minimal de liquidation, aucun calendrier ni paramètre de décote n'a été rendu public. S'y ajoute l'instabilité de l'engagement lui-même, entre « examiner » un relèvement de l'âge le 12 mai 2026 et « l'âge de départ ne veut rien dire » deux semaines plus tard, l'arbitrage étant renvoyé à l'automne 2026.
Financement : 12 sur 25
Le coût est-il chiffré, et le financement annoncé est-il du bon ordre de grandeur ?
Faute de paramètres, aucun chiffrage n'est possible, ni par le RN ni par des tiers. Le seul repère disponible est le coût de la ligne concurrente, l'abrogation de la réforme de 2023 assortie d'un départ à 40 annuités, évaluée à 34,7 Md€ par an par l'Institut Montaigne. L'orientation est donc plus soutenable que cette alternative, ce qui soutient la note, sans être documentée pour autant.
Appui économique : 14 sur 25
La mesure s'appuie-t-elle sur un corpus établi, ou reste-t-elle isolée face à la littérature ?
Le levier de la durée est reconnu : le Conseil d'orientation des retraites le documente comme un déterminant de l'équilibre au moins aussi puissant que l'âge légal, et c'est celui que la France a le plus utilisé depuis 1993. L'objection est tout aussi étayée : sans référence d'âge, les carrières hachées et les entrées tardives dans l'emploi, femmes et diplômés du supérieur selon la DREES, partent plus tard.
Précédents : 11 sur 25
Cette politique a-t-elle déjà été appliquée quelque part, et avec quels résultats ?
Le précédent français est direct : la réforme Touraine de 2014 a allongé la durée d'assurance sans conflit social majeur, mais avec un rendement très étalé dans le temps, ce qui ne répond pas au déficit de court terme. La Suède montre qu'un système sans âge légal unique assainit les comptes, en déplaçant l'ajustement sur le niveau des pensions, ce que l'orientation ne dit pas.
Ce qui plaide pour
La durée de cotisation est le levier que la France a le plus utilisé depuis 1993, et le Conseil d'orientation des retraites le documente comme un déterminant de l'équilibre au moins aussi puissant que l'âge légal. (Conseil d'orientation des retraites, rapports annuels)
L'argument d'équité est réel : indexer le droit à partir sur les années effectivement cotisées avantage mécaniquement les carrières commencées tôt, c'est-à-dire les métiers manuels, dont l'espérance de vie est la plus courte. (INSEE, espérance de vie par catégorie socioprofessionnelle)
Budgétairement, l'orientation est nettement plus soutenable que le retour à 60 ans, dont le coût annuel est chiffré en dizaines de milliards d'euros par les instituts indépendants. (Institut Montaigne, chiffrage 2024 de l'abrogation de la réforme des retraites)
Ce qui plaide contre
Il ne s'agit pas d'une mesure mais d'une orientation : aucune durée cible, aucun âge minimal, aucun calendrier ni paramètre de décote n'a été rendu public, ce qui interdit toute évaluation de l'effet réel sur les assurés comme sur les comptes. (Absence de paramétrage publié)
L'engagement n'est pas stabilisé au sein du RN : la position de Jordan Bardella contredit celle que Marine Le Pen a réaffirmée le 13 mai 2026, et le parti a renvoyé l'arbitrage à des « ajustements » de l'automne 2026. (Public Sénat, « Au RN, la réforme des retraites divise Jordan Bardella et Marine Le Pen » (2026))
Supprimer la référence à l'âge légal pénalise les carrières hachées et les entrées tardives dans l'emploi, en particulier les femmes et les diplômés du supérieur, qui atteindraient la durée requise plus tard : le gain d'équité pour les uns est un report pour les autres. (DREES, durées d'assurance validées par sexe et par niveau de diplôme)
Jordan Bardella n'étant pas candidat, cette ligne n'a pas de portée programmatique directe : c'est celle de Marine Le Pen qui engage le camp en 2027, ce qui laisse le thème dans une ambiguïté durable. (LCP, « Le tandem Bardella-Le Pen affiche ses divergences »)
Ce qui s'est passé quand la même politique a été essayée
Suède, réforme de 1994-1998
Ce qui a été fait. Passage à un système de comptes notionnels sans âge légal unique : le montant de la pension dépend des cotisations accumulées et de l'espérance de vie de la génération, avec un simple âge minimal de liquidation.
Ce qui s'est passé. Soutenabilité financière nettement améliorée et âge effectif de départ repoussé ; en contrepartie, taux de remplacement plus faible pour les carrières courtes ou interrompues, et transfert du risque démographique vers les assurés.
Ce que ça dit de la mesure. Le remplacement de l'âge légal par une logique contributive fonctionne et assainit les comptes, mais il déplace l'ajustement sur le niveau des pensions, ce que l'orientation esquissée ne dit pas.
Ce précédent donne un résultat ambigu.
France, réforme Touraine de 2014
Ce qui a été fait. Allongement progressif de la durée d'assurance requise jusqu'à 43 annuités pour la génération 1973, sans toucher à l'âge légal.
Ce qui s'est passé. Appliquée sans conflit social majeur, contrairement aux réformes d'âge de 2010 et de 2023, mais rendement financier très étalé dans le temps.
Ce que ça dit de la mesure. Précédent français direct : le levier de la durée est éprouvé et politiquement moins explosif que l'âge, mais il produit ses effets lentement, ce qui ne répond pas au déficit de court terme du système.
Ce précédent donne un résultat ambigu.
Ce que la proposition ne dit pas
Les questions qu'il faudrait trancher pour juger sur pièces, et auxquelles ni le candidat ni les évaluations disponibles ne répondent à ce jour.
Quelle durée de cotisation ouvre le droit à une pension complète, et à partir de quel âge minimal la liquidation est-elle possible ?
Quelle décote s'applique aux carrières incomplètes, et comment sont traitées les entrées tardives dans l'emploi ?
Quelle ligne engage le camp en 2027 : celle-ci, ou le retour à 62 ans réaffirmé par Marine Le Pen le 13 mai 2026 ?
L'orientation sera-t-elle chiffrée avant le scrutin, alors que les ajustements du programme sont renvoyés à l'automne 2026 ?
Pour comprendre le fond du sujet
Retraites : âge, répartition, capitalisation
60, 64, 67 ans — et qui paie l'écart ?
Le système français repose sur la répartition : les cotisations des actifs paient les pensions du moment. Son équilibre dépend du rapport cotisants/retraités, qui se dégrade avec la démographie. Les leviers possibles : l'âge de départ, le niveau des pensions, le taux de cotisation — ou l'ajout d'une dose de capitalisation.